« Sur le niveau éducatif supérieur,  la justice est véritablement spirituelle, car elle essaie de faire atteindre le maximum de ses possibilités à chaque enfant. La justice, c’est donner à chaque être humain l’aide qui peut lui permettre d’atteindre sa pleine stature spirituelle, et seconder son esprit au moment où ses énergies peuvent lui permettre d’atteindre cette stature.  Ce devra être là l’organisation future de la société. Rien ne devra être perdu de ces trésors spirituels, en comparaison desquels les trésors économiques sont de peu de valeur. Que je sois riche ou pauvre, peu importe ; si je puis atteindre ma pleine personnalité, le problème économique se résoudra de lui-même. »

 

Maria Montessori (1959)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

-Bonjour, Mamé !

 

-Robin ! Quelle belle surprise ! Tu ne travailles pas à l’atelier, cet après-midi ?

 

-Non, j’avais d’autres projets pour aujourd’hui… c’est pour ça que je viens te voir, d’ailleurs. Mais… je ne te dérange pas ? Tu n’as pas de formation de prévue ?

 

-Non, mon élève n’arrivera que plus tard, comme ça il m’aidera à faire la cuisine pendant la conversation.

 

-A ce propos, tu n’as pas besoin de bras ? Tu as déjà retourné la terre au jardin ?

 

-Voilà une bonne idée ! On va aller sous la tonnelle, tu peux m’avancer un peu, effectivement. Et on boira le sirop de sureau qui me reste de l’an dernier… bientôt la nouvelle saison !

Mais dis-moi, qu’est-ce qui t’amène, alors ? Je te sens préoccupé.

 

-Tu vois juste…

Tu sais que je m’intéresse de près à la période d’avant la fée Pourquoi-Pas. Mais elle me semble si difficile à comprendre ! Je me suis dit que tu pourrais m’y aider : ça serait utile à la transmission du savoir, je pourrais en faire un article.

 

-Oh la la… lointaine période que celle-là… vais-je encore savoir l’expliquer ? Elle me semble si irréelle.

 

-Moi aussi ! Et l’on raconte tellement de choses qui paraissent invraisemblables… Certains disent, tiens, que tu pourrais bien être la fée Pourquoi-Pas ?

 

-Et ça te fait sourire… je n’ai pas la prétention d’avoir déclenché un tel mouvement. Tu le sais bien : seul, on ne peut rien. C’est parce que tout le monde l’a décidé que cela a pu se faire.

 

-Tu fais référence au jour où les adultes ont enfin écouté le Conseil des enfants, c’est ça ? C’était une première, je crois…

 

-Oh, c’est bien avant ! De Conseil, pas l’ombre d’un, les enfants n’étaient consultés pour rien, pas même pour ce qui les concernait directement ! A part quelques assemblées enfantines, purement symboliques...

 

-Mais comment pouvait-on éviter de consulter les enfants, même individuellement  ? ça me paraît difficile : éviter cette conversation tout au long de la journée…

 

-Plus facile que tu ne le crois : adultes et enfants ne passaient pas leurs journées ensemble ! La discrimination par l’âge était la plus grande mais aussi la plus invisible en ce temps : personne n’en parlait jamais.

 

-Les enfants devaient bien en parler entre eux tout de même…

 

-Il aurait fallu pour cela en avoir l’occasion : leurs journées étaient tant encadrées que les seuls moments de détente étaient couverts de cris libérateurs… comment veux-tu discuter dans ces conditions ?

 

-Eh bien, ils pouvaient toujours s’écrire ! Ils avaient un peu de temps libre, tout de même ?

 

-Oui, oui, ils avaient du temps… libre, ça c’est une autre histoire. En ce temps-là, tu sais, c’est difficile à croire, mais le monde était gouverné par l’argent.

 

-Le métal ?

 

-Non, le symbole. On utilisait à l’époque une phrase très explicite : « le temps, c’est de l’argent ». Et certains ne s’y étaient pas trompés : les industriels, hommes de pouvoir, se chargeaient de donner à tous l’envie irrépressible et même l’impression de libre choix, pour effectuer certaines activités qu’ils avaient en fait eux-mêmes décidées.

Ainsi, enfants et parents suivaient des parcours pré-établis, les premiers utilisant de nombreux objets coûteux comme s’il en allait de leur vie (téléphone portable, jeux informatiques, communication virtuelle et culte des apparences, avec des habits hors de prix, toujours des symboles) et les seconds travaillant chaque jour davantage pour pouvoir offrir ce « droit » à leurs rejetons… droit d’entrée dans un monde d’apparences, droit de consommer, droit de posséder, droit de protéger et défendre ses possessions… c’étaient là parmi les premiers droits que l’on revendiquait à l’époque.

 

-Oh la la ! Tu vas trop vite ! Reviens un peu en arrière et explique- moi l’argent. C’était quoi ?

 

-C’était la monnaie, si tu préfères, sauf que l’argent, lui, avait le pouvoir de s’accumuler… il était presque devenu vivant ! Et tous les esprits, consentants ou non, étaient tournés vers lui.

 

-Je ne comprends pas comment c’était possible. Les hommes étaient faits différemment d’aujourd’hui ? Ils avaient des problèmes pour réfléchir ?

 

-Rien de défectueux en eux, non, juste un entraînement à penser à l’envers. Le bonheur était là, autour d’eux, mais leurs yeux ne savaient plus le voir… en fait, ils regardaient tous à travers un écran.

 

-Ah bon ? regarder un écran, je connais, bien sûr, c’est même la clé de beaucoup d’apprentissages et le lien entre les hommes éloignés, mais « à travers »… comment c’est possible ?

 

-C’est très possible, vois-tu, et c’est même aussi fascinant que facile… il suffit de diffuser un certain message et, sur une société bien préparée, un écran devient un véritable aimant.

 

-Mais c’est pas marrant de faire ça tout le temps ! ça fait mal aux yeux … ça engourdit la tête et le corps.

 

-On oublie son mal-être quand on rêve…

 

-Ah bon ? Ils rêvaient ? C’est ça la cause du problème alors, ils dormaient ?

 

-Je dis « rêvaient » mais ce n’est qu’une façon de parler, ils étaient bien éveillés… ils avaient juste… comme un voile, ou plutôt une cage de verre dans la tête.

 

-Comme le verre de l’écran ?

 

-Exactement. Le problème de voir la vie à travers un écran, c’est qu’on est condamné à rester en dehors, on n’en jouit jamais pleinement, on n’y participe pas activement : on reste passif, de son côté de l’écran. Oh bien sûr ils avaient pensé à tout, pour contrer l’effet ankylosant de la chose, ils commençaient même à créer des outils, devant l’écran, pour se donner l’illusion de participer, de vivre les choses, de faire de l’exercice… qui sait jusqu’où ils auraient pu aller sans la fée Pourquoi-Pas…

 

-Mais dis-moi, comment peut-on rêver sa vie à travers un écran ? Ils filmaient quoi, ces écrans ? On ne pouvait pas aller dans le monde qu’ils montraient ?

 

-On pouvait se rendre dans les endroits filmés, si, bien sûr, mais on n’y trouvait jamais ce qui était montré : ce n’était qu’une illusion, possible grâce à l’écran justement. Si les gens avaient pu parler aux acteurs de la publicité par exemple, ils auraient eu des réponses bien étonnantes… non, la belle fille qui vendait le soda n’en buvait jamais ! ça lui était interdit, si elle voulait continuer à rester mince pour la pub. Non, le bébé qu’on voit à l’écran n’est pas celui de la belle dame, et il ne passe pas tout son temps à sourire aussi joliment, il pleure aussi parfois, et des fois, même, il a le nez sale !

Bien sûr il y avait d’autres programmes que les publicités, d’autres jeux vidéos, des tas d’inventions super excitantes et attirantes… mais tout cela avait pour seul but de faire visionner ces fameuses publicités… qui n’étaient, finalement, rien d’autre qu’une illusion de perfection.

C’était comme si les gens avaient oublié que pour atteindre la perfection il faut se tromper ! Toute erreur était niée, occultée, méprisée. Seule comptait la perfection et son illusion de facilité.

 

-C’est bizarre… ils ne voyaient pas que c’était une illusion ?

 

-Forcément, dans la vie, cette perfection n’était pas atteinte… mais au lieu de leur ouvrir les yeux, cela ne faisait que culpabiliser les spectateurs et les entraîner à tenter de s’échapper davantage par l’écran. Et comme leurs yeux s’y habituaient petit à petit, qu’ils y passaient toujours plus de temps et que l’illusion devenait de moins en moins forte, ils fabriquaient des écrans de plus en plus grands… des images de plus en plus réelles.

On avait l’impression qu’ils cherchaient à retrouver une image aussi grandiose et majestueuse que la vie réelle, mais sans voir qu’elle était là, tout autour d’eux. Pour te dire, même lorsqu’ils avaient la chance de vivre un moment magnifique, ou d’assister à un spectacle éblouissant, dans la vraie vie, leur premier réflexe était de sortir une caméra ou un appareil photo ! Comme si revivre ce moment sur petit écran, plus tard, avait eu plus de valeur que le vivre au présent… comme s’il était certain qu’ils auraient l’occasion de revivre ce moment sur petit écran ! La vie était un éternel pari sur l’avenir, ils pensaient la posséder... mais je m’éloigne, j’en viens déjà à cette fameuse possession…

 

-Oui, je voudrais déjà comprendre : même en parlant aux personnes autour d’eux, ils ne se rendaient pas compte que c’étaient les mêmes qu’à la télé ? Ils ne se croisaient jamais ?

 

-Les personnes autour d’eux, même celles qui passaient à la télé _et elles étaient de plus en plus nombreuses, la recherche de cette illusion allant toujours plus avant_,  étaient toutes comme eux ! Tous couraient après la possession, et ne cherchaient que les moyens de l’atteindre. Seuls des esprits tout neufs auraient pu leur ouvrir les yeux.

 

-Oui ! Les enfants bien sûr ! Ils ne disaient rien ?

 

-Ecoute,  je sais que c’est difficile mais il faut essayer d’imaginer des adultes qui auraient rompu avec leur vie d’avant, leur enfance. Ça les avait rendus très tristes, aigris, et ça leur avait donné aussi la crainte des enfants, la peur de lire dans leurs yeux ce qu’on y avait perdu…

 

-Je vois, il y avait comme une frontière alors. Mais à quel âge se situait-elle ? Est-ce qu’elle était visible ? Il y avait des murs ? Dis-moi tout Mamé, n’aie pas peur, je préfère savoir.

 

-Les murs étaient invisibles… mais ils étaient solides. Aussi solides que cet écran était infranchissable. Le passage y était aussi impossible que de sauter dans la télé.

 

-Finalement, tu commences à m’inquiéter... les mères étaient tout de même tendres avec leurs enfants ?

 

-Ah, les bébés ! ça oui, c’était presque un culte, une adoration. On voulait tout ce qu’il y avait de mieux pour eux… ou plutôt ce qu’on s’imaginait qu’il y avait de mieux : ce qu’il y avait de mieux pour le bébé parfait, pour l’illusion de perfection que le bébé pouvait donner, de par sa nouveauté, son mutisme et sa malléabilité. Je ne te dis pas dans quelle détresse se retrouvaient souvent les jeunes mères en étant brusquement confrontées aux pleurs, aux régurgitations, parfois aux souffrances de leurs nourrissons, tous ces « détails » qui niaient en lui l’apparence de perfection qu’on voulait y voir.

 

-Mais un bébé est parfait tel qu’il est, avec le potentiel qui loge en lui et les capacités qu’il a à le développer !

 

-Je comprends ton étonnement et je suis d’accord avec toi, mais il faut te dire qu’à l’époque «perfection »  voulait dire propreté immaculée, bien-être permanent, beauté et vie éternelles, si on résume.

Et la recherche de cette perfection touchait tous les domaines : l’apparence physique (la chirurgie esthétique… drôle d’association de mots n’est-ce pas ?), l’état des objets possédés (on les changeait au moindre défaut, réparer devenait une action aussi rare que dénigrée), le ménage et la maison (mais là encore ce n’était qu’une apparence de perfection : là où la propreté immaculée prenait place, souvent des polluants très toxiques  en profitaient pour se glisser… mais tout ce qui n’était pas visible n’avait aucune importance ! ) et bien sûr les enfants… Ce qui se compliquait énormément au delà de la première année de l’enfance, tu l’imagines.

 

-Oui ! Le problème est que la seule perfection qui s’auto-entretienne et qui ne soit pas un esclavage, c’est la perfection de la Nature dans son ensemble ! Le seul endroit que l’on n’ait pas besoin de nettoyer c’est l’environnement naturel : pas de poussière au dehors ! Tout se nettoie et se recycle de soi-même.

 

-Encore faut-il pour cela se considérer comme une partie d’elle-même, s’admettre comme élément, seulement, d’un ensemble. Car seul l’ensemble est parfait, et uniquement par les particularités, les imperfections, en somme, de chacun de ses éléments ! Toute autre perfection n’est qu’illusion, un être ou un objet ne pourront jamais être parfaits, seul leur ensemble le sera.

Donnée bien impossible à intégrer dans une société aussi individualiste que celle-là…

Et c’est la même chose pour l’éducation. On ne peut, par la force, obtenir ce que la Nature fait d’elle-même : on ne pourra jamais forcer des enfants à être équilibrés, épanouis, instruits… ils ne le deviendront que si on les laisse être eux-mêmes.

 

-Les seuls que l’on pouvait à la rigueur voir entrer dans ce moule de la perfection figée étaient donc les bébés…

 

-Oui, mais à certaines conditions : le bébé était parfait tant qu’il restait une poupée. Certaines personnes assumaient d’ailleurs pleinement ce vœu et une industrie était née, qui fabriquait des poupées de bébés aussi réalistes que possible… et on les personnifiait, on tentait de leur insuffler la vie sans y parvenir évidemment…

Enfin je dis la vie, mais je m’aperçois en en parlant avec toi que ce n’était pas la vie qu’ils recherchaient, mais cette absence de vie qui les rassurait : pas la mort, non… la mort est la fin de la vie, elle en fait donc partie… mais bien l’absence de vie, son contraire… l’immobilité et l’éternité.

Mais ce n’était pas donné, et puis beaucoup de gens en ressentaient encore un malaise, peut-être justement parce qu’ils ressentaient cette absence de vie comme la pire des morts... bref, pour la multitude des autres parents, c’étaient les vrais bébés qui incarnaient au mieux cette illusion, et, pour se faire, on les traitait comme des poupées…

 

-C’est glaçant ! J’espère mal comprendre. Une poupée c’est un jouet : on l’habille…

 

-Oui.

 

-On ne la porte pas en peau à peau…

 

-Non.

 

-On ne lui donne pas le sein, on ne dort pas avec elle…

 

-Non, on ne fait rien de tout cela, d’autant que les seins des femmes étaient réservés aux hommes (crois-moi si tu veux, montrer ses seins à la plage était « à la mode », mais allaiter un enfant en public soulevait des cris de pudeur effarouchée)… petit îlot de plus dans le grand lot des possessions… on y reviendra.

On promenait les bébés dans des petites voitures spéciales, on les serrait dans des habits qui se devaient d’être toujours propres, d’où le calvaire de changes très fréquents, à la moindre tâche. On les faisait dormir seuls dans un lit avec une petite musique, une couverture et une tétine en guise de maman. Et devant les protestations de l’enfant, on conseillait de le laisser pleurer… jusqu’à ce qu’il abandonne… et l’on pensait alors avoir eu raison de faire ainsi, on pensait avoir « gagné »… c’est ainsi que les nouveaux-nés étaient mis au pas, il n’y a pas d’autre mot.

Pardon, mais je préfère changer de sujet, celui-là me retourne encore, après tout ce temps…

 

-Excuse-moi de te faire revivre ça, je sais que tu as dû te battre, comme beaucoup d’autres mères…

Je vais revenir au sommeil si tu veux bien : à quoi servait alors le grand lit-dortoir familial ?

 

-Ah… il fallait bien qu’on y arrive. C’est là que ça se complique, vois-tu, et en même temps cela va continuer de t ‘éclairer.  En ce temps là, le lit n’était conçu que pour deux personnes, les parents… et c’était l’endroit réservé à la sexualité du couple.

 

-Ah, d’accord. Et avec leurs autres partenaires, ils allaient où ?

 

-C’est qu’il était interdit de changer de partenaire ! Le mot « fidélité » avait à l’époque  un sens plutôt négatif… c’était la défense de partager sa sexualité avec qui que ce soit d’autre que son partenaire officiel, le parent de ses enfants généralement.

 

-Tu plaisantes ?

 

-Non, je t’assure. Je sais, c’est comme si on te disait de ne plus partager de repas avec quiconque hormis telle ou telle personne, mais c’est véritablement comme cela que se vivait la sexualité à l’époque.

 

-Et ça ne concernait que la sexualité ?

 

-Oui.

 

- Mais pour quelle raison ?

 

-Je pense que c’était en rapport avec le lien étroit qui unissait sexualité et parentalité, dans cette société. Pour te donner un exemple, en ce temps là le père c’était le propriétaire du spermatozoïde, pas celui ou ceux qui élevai(en)t l’enfant…

 

-Un père ? Le géniteur ? mais cela n’a rien à voir !

 

-Je le sais bien, mais une longue tradition avait laissé cette croyance. Et cela avait énormément de conséquences… et des graves.

 

-Lesquelles ?

 

-Eh bien, par exemple, cela donnait à un homme le pouvoir de s’approprier les enfants d’une femme, et donc cette femme, par un simple acte sexuel. La pire des choses qui en découlait, en temps de guerre particulièrement, c’était le viol.

 

-Le viol ? Qu’est-ce que c’est ?

 

-C’est le fait d’obliger une personne à avoir une relation sexuelle contre sa volonté.

 

-Mais pourquoi y obliger des gens ? Il n’y a qu’à marcher cinq minutes dans la rue pour trouver l’occasion de partager ce plaisir !

 

-Oh que non ! En ce temps, toute sexualité était bannie de la société, au grand jour en tout cas.

 

-Mais la sexualité est en nous, comme notre envie de manger ou de dormir… Comment peut-on la nier ? l’exclure ?

 

-C’est justement le problème : on ne le peut pas. Plus on la niait et plus elle envahissait les dessous de la vie, comme un monde parallèle qui ne dit pas son nom mais influence chacun de nos gestes.

 

-Tu veux dire qu’elle était enfermée et qu’elle cherchait donc tous les moyens de se libérer ?

 

-C’est ça ! Elle imbibait en quelque sorte chaque pore de la peau des gens et, ne trouvant que peu de sorties, explosait de temps en temps, par le viol par exemple… ou, plus couramment, elle polluait chaque geste du quotidien.

Les femmes au début, et puis les hommes aussi, un peu, sont devenus des objets de sexe potentiels : leur apparence, avant de traduire leur esprit, était jugée à l’aune du désir sexuel qu’elle provoquait ou non… Oh, il y avait un mot affreux à l’époque… attends que je m’en souvienne…

« sexy », c’est ça !

 

- ???

 

-Oui, et on l’entendait sans cesse ! Et c’était très dur, tu sais, d’être « sexy » : il fallait être jolie mais pas trop, s’habiller suggestif mais pas provocateur… se tenir d’une certaine manière, mais proscrire certaines attitudes, mouvements de bouche ou attitudes corporelles comme s’asseoir jambes écartées ou se pencher en avant…

De même, les poils étaient de plus en plus mal vus et certains mots aussi étaient jugés « vulgaires » dans la bouche d’une femme. Tout signe féminin d’animalité, d’imperfection, de bouillonnement vital et donc d’énergie sexuelle assumée, de virilité finalement, était proscrit, rejeté. Pas de mélange des genres, surtout !

 

-Attends, tu parles d’habits, mais c’était obligatoire ?

 

-Pour sûr ! Se montrer nu était puni par la loi. Et des conventions s’ajoutaient à ça, qui exigeaient de chacun de porter des dessous par exemple…

 

-Des quoi ?

 

-Des culottes quoi. Ne pas en porter était jugé comme très provocateur, pour en revenir à ça. Comme il n’y avait pas de signes clairs pour déclarer sa disponibilité ou son désir, on y incluait tout et rien, et se promener sans culotte, loin d’être un simple confort, aurait été jugé comme la plus forte des provocations ! Les filles devaient aussi mettre des soutiens-gorge, pour les mêmes raisons entre autres. Elles s’étaient habituées à cet inconfort, le considéraient comme normal, et même, quand la mode a été au « string », elles supportaient une ficelle entre les fesses à longueur de journée !

 

-Ma fée ! Ne pas connaître le plaisir de se promener peau nue …  je les plains ! Et j’ai déjà entendu parler de cette oppression des femmes : tu peux m’en dire plus ?

 

-T’en dire plus, ce serait tout te dire… tous les problèmes de cette société étaient liés.

 

-Eh bien dis-moi déjà pourquoi, alors qu’elles n’en avaient aucune raison, elles se sont soumises à ces contraintes ?

 

-D’abord parce que, de longue date, ces contraintes ont été inscrites dans les lois.  Les femmes n’ont, pendant longtemps, pas eu le droit de voter… pas même de rédiger un chèque sans l’accord de leur mari. Alors imagine, le droit de disposer de leur corps… quel scandale ! Elles étaient tout simplement au service et aux ordres des hommes.

 

-L’avant-dernier esclavage… c’est bien ça. Mais qu’en était-il des inter-sexes alors ?

 

-hmm… rien de tel n’était reconnu : tu étais homme ou femme, quoi qu’il advienne, quelle que soit la réalité.

 

-…

 

-Eh oui, cette distinction était extrêmement importante, tu le comprends, dans un monde où être homme ou femme impliquait autant de différences sociales !

Ensuite, les lois se sont assouplies dans le sens de l’égalité des sexes, mais ce ne fut que pour se resserrer davantage autour de la sexualité.  Tes choix et préférences dans ce domaine, non seulement faisaient souvent ta réussite sociale ou ton exclusion, selon, mais décidaient en plus de ton droit ou non, de te marier, d’adopter, etc.

On pensait en fait réussir à dompter la sexualité sous-jacente en la stigmatisant, en en faisant une aggravation de toute faute : forcer un enfant à manger était tout à fait admis, mais le contraindre à un acte sexuel était un crime encore pire que les autres : un « crime sexuel ».

On n’avait pas encore compris que contraindre une personne, et surtout un enfant, était toujours une faute grave, qui pouvait avoir des conséquences sur sa vie future.

 

-Non ? Tu veux dire qu’on pouvait décider de certaines choses à la place des enfants ?  En dehors des contraintes de santé et de respect, je veux dire…

 

-Si tu savais… on avait même parfaitement le droit de les frapper… une fessée était un acte d’éducation comme un autre.

… Ne sois pas triste… tout cela est bien fini aujourd’hui, et le présent est la seule chose qui compte.

 

-Tu as raison. C’est une des premières choses que l’on m’a apprises d’ailleurs.

 

-Veux-tu qu’on reprenne un autre jour ? Tu as déjà bien travaillé en tout cas, viens t ‘asseoir un moment.

 

-Merci. J’aimerais continuer quand même, j’ai trop de questions qui se bousculent maintenant dans ma tête. Dis-moi, lorsque les femmes ont enfin été libérées par la loi, ont-elle rapidement pu faire ce qui leur plaisait ?

 

-Ce serait oublier le jugement pesant de la société. Elles étaient éduquées, dès petites, à leur vie future, consacrée à satisfaire un conjoint, se refuser aux autres, lui plaire à lui mais ne pas attirer ses semblables… agir comme une propriété vivante en somme, une conquête qui aurait eu en plus la responsabilité de sa propre défense.

Les belles histoires de princesses et de prince charmant n’étaient pas que des histoires, pour un grand nombre d’entre elles. Toute pulsion en dehors de ce cadre était aussi gênante qu’un vilain poil et à s’arracher comme tel. La femme ne devait pas être animale, en tout cas pas en dehors du fameux lit conjugal, elle devait être lisse et… parfaite, elle aussi, toujours dans la définition que je t’ai donnée tout à l’heure : éternellement belle, propre, image figée d’obéissance, rassurante en cette époque où l’on se refusait à regarder la mort en face de peur d’entacher sa vie… une vie tout sauf vivante, par conséquent.

 

-Encore cette « fidélité » contrainte… pourtant  on voit bien qu’on peut être fidèle à des idées, à des personnes, être toujours là pour elles, sans pour autant réfréner ses envies, qu’elles soient sexuelles ou autres ?

 

-Je sais bien… mais en ce temps-là on mélangeait un peu tout. Et puis, le fait que la société nie la sexualité comme un besoin naturel lui donnait un pouvoir : un acte sexuel obtenu d’une femme, c’était comme une victoire sur elle. Comme les femmes n’étaient pas autorisées par la société à avoir des envies sexuelles et à les assumer (trop animal !), lorsqu’on amenait une femme à un tel acte, on ne savait jamais vraiment si c’était de son plein gré ou bien si l’on n’avait pas été plus « fort » qu’elle, d’une façon ou d’une autre (tact, mensonge, manipulation, chantage, attrait du pouvoir et de l’argent…). Si bien qu’un acte sexuel valorisait l’homme qui l’avait « obtenu » et dévalorisait toujours la femme qui y avait « cédé ». De quoi brider ses pulsions naturelles, quand on était du « sexe faible », tu vois.

 

-Une victoire sur elle… alors qu’elle avait offert en partage un moment de plaisir…

 

-Offert est le bon mot, mais ce n’était pas juste un moment : en ce temps, elle se donnait elle-même, elle se livrait corps et âme à la personne élue, son acte sexuel était confondu avec sa personne, pas moyen d’y échapper. C’est sans doute pour cela qu’il était si tabou de faire payer ce genre de services. On niait la valeur intrinsèque de cet acte, il était donc indigne de faire payer quelqu’un en échange d’une faveur sexuelle. Le sexe n’avait pas d’équivalent-monnaie officiel, si tu préfères, on feignait de le voir comme un acte gratuit, un don de soi (alors même que l’on trouvait ça normal d’aller au restaurant et de payer pour ce service…) et toute tentative d’en faire autre chose était aussitôt punie de la perte de sa propre valeur personnelle, sa « vertu ».

 

-Ses vertus ? Mais un besoin, un plaisir ne sont pas des vertus !

 

-Le mot vertu avait un sens particulier… si tu partageais ta sexualité avec « n’importe qui », tu n’avais plus de vertu. Tiens, un peu comme à l’école : tu devais apprendre la théorie sans pratiquer (alors que, paradoxe, employeurs et maris souhaitaient des employés et des femmes « expérimentés ») et ainsi arriver vierge, mais informée, dans les bras de ton époux. Et par la suite tu devais garder tes envies et ton entrain, te montrer toujours plus attirante et attirée, toujours plus habile, alors même que tu n’avais le droit de pratiquer cela avec personne d’autre…

 

-Je ne comprends toujours pas comment une telle acceptation de  pouvoir était possible sans aucune contrainte « officielle » ou légale…

 

-Ah… sans doute cela avait-t-il aussi un fort lien avec la maternité.

Pour être une femme accomplie, il valait mieux être mère et, en particulier, tout enfant porté était une responsabilité à assumer. Des personnes étaient contraintes de garder et d’élever un enfant (sous peine d’être mal vues par la société, voire même de culpabiliser ! ) pendant que d’autres, ne pouvant procréer naturellement, attendaient toute une vie de participer à la grande mission d’éducation (ou plutôt, comme on le voyait à l’époque, d’être valorisées par la possession d’un petit être incarnant la perfection, d’avoir l’illusion d’éloigner la mort en possédant une jeune vie… Ça paraît dur mais, à leur décharge, c’était un sentiment plutôt inconscient), sans succès… toujours ces barrières, légales et sociétales.

Bref, chaque acte sexuel entraînant le risque d’une telle responsabilité, il valait mieux choisir son partenaire et s’y soumettre, car élever un enfant était déjà chose difficile, mais pour une femme seule c’était carrément le parcours du combattant, menacé par une épée de Damoclès… trouver un travail, partager des relations sociales, trouver aussi une personne relais en cas de maladie ou de faiblesse, toutes ces difficultés faisaient bien réfléchir avant d’agir… adieu la spontanéité ! et le bonheur qui va avec…

 

-Une personne relais ? Il n’y avait pas d’autre parent, d’aide-éducateur, si je comprends bien…

 

-Rien de tout cela, non, on ne pouvait pas désigner des co-tuteurs aussi facilement. Toute la responsabilité reposait sur la même paire d’épaules. Et même en couple c’était déjà pesant !  Être une mère au foyer et avoir à assumer un ou plusieurs enfants, 24h sur 24, jour et nuit donc, malade ou fatiguée… c’était non seulement un parcours très difficile, qui rendait ce doux moment comme une épreuve à passer, mais cela mettait en plus en danger la mère et les enfants. Moi qui ai eu des bébés qui ont souffert de nombreux mois d’un reflux gastro-oesophagien douloureux, je sais combien j’ai été proche de la fêlure, de l’énorme catastrophe, lorsque je tenais, épuisée moralement et physiquement, ces petits êtres hurlants dans mes bras.

 

-Quelle fragilité à ce moment clé de la vie… il faut que j’arrive à comprendre comment une société pouvait se mettre ainsi en danger…

Avoir une enfant était donc, avant tout, un accomplissement individuel, le moyen visible de juger de la réussite d’une femme en tant que mère, une tâche que l’on ne partageait donc avec personne d’autre ?

 

-Oui.

 

-Et le père en était forcément le géniteur ?

 

-Oui.

 

-Voilà qui explique assez pourquoi les hommes avaient un tel pouvoir sur les femmes… et je parie que la contraception n’était pas libre ?

 

-Libre en quelque sorte : reliée à l’argent, comme tout. Et au pouvoir du mari, qui n’était pas toujours d’accord … et le serpent se mord la queue.

 

-L’argent, on y revient…

Bon, il pouvait s’accumuler, d’accord, mais tout le monde en avait, tout de même ? Nous avons tous une valeur, donc nous avons tous un potentiel de monnaie en nous !

 

-La valeur… on n’en parlait pas trop. En fait, on parlait surtout de travail. Si tu n’avais pas de travail, tu n’avais pas d’argent, et donc pas de valeur. C’était le cas des chômeurs (je t’expliquerai), des vieux, des enfants… et même des personnes maternantes (pères ou mères au foyer) !

 

-Non ?! Avec le travail qu’elles font ?

 

-Oui, tu as bien entendu : on pouvait travailler sans gagner aucun salaire. Ironie suprême, on était même en « congé » parental  ! On pouvait aussi travailler en ne gagnant presque rien, ou au contraire ne rien faire d’utile et gagner énormément, car la paye n’était liée ni à l’utilité ni à la valeur (énergie, temps, potentiel créatif, potentiel en futurs adultes au service de la société) du travail… juste à son cours sur le marché.

 

-Ça se complique…

 

-Effectivement, on compliquait tout à loisir, c’est pour ça qu’il était si facile d’exclure les gens : si tu n’étais pas économiste diplômé, tu ne pouvais avoir aucune idée sur le sujet, si tu n’avais pas intégré telle grande école tu ne pouvais pas espérer prendre un jour une part quelconque aux décisions importantes de la société.

En revanche, il était un domaine, tu ne vas pas me croire, où tout le monde était jugé capable… essaie de deviner.

 

-Je ne sais pas ?

 

-Le domaine le plus important de tous, l’avenir de la société…

 

-Les enfants ?

 

-Oui ! Tout le monde, quasiment sans exception, était jugé apte à élever un enfant, dès lors qu’il avait la capacité biologique de procréer.

 

-Je rêve… pas d’éducation parentale ?

 

-Non.

 

-Pas de visites régulières devant le conseil interdisciplinaire « médecins-enfants-éducateurs » ?

 

-Il n’existait pas. La seule constante surveillée était l’état de santé des enfants… pour le reste, l’éducation du tout petit n’était ni surveillée, ni valorisée.

C’était même une cause supplémentaire de ségrégation des femmes : leur plus faible valeur sur le marché du travail tenait pour beaucoup dans cette « fatalité », qu’un jour ou l’autre elles auraient à « s ’arrêter de travailler », « perdre du temps dans leur carrière » , pour effectuer cette tâche vue comme ingrate, ou basse (car ouverte à tous, sans qualification), de porter, de materner, d’élever un enfant. En contrepartie, donc, on laissait aux parents une totale liberté d’agir en matière d’éducation, en dehors des « sévices » bien sûr, à la tête desquels les sévices sexuels, tu t’en doutes.

 

-ça devait leur faire un peu peur, ça, non ?

 

-Oui, et ça les influençait dans la manière de présenter la sexualité aux enfants… toujours ce serpent qui se mord la queue… je me souviens avoir moi-même commencé par expliquer aux miens que leur « zizi » et leurs fesses étaient des endroits très précieux, qu’il fallait y faire attention et les protéger particulièrement.

Comme si le reste de leur corps était moins précieux, lui, et pouvait être touché contre leur gré… quand j’y repense… quelle absurdité !

 

-Tu ne pouvais pas aussi facilement t’extraire de ces préjugés ! C’est normal. Mais, bonne fée ! Pourquoi les jeunes ne se rebellaient-ils pas ? Il était facile de cesser le travail partout, de faire grève…

 

-Tu oublies que les mineurs faisaient partie du troupeau des inutiles… Quel pouvoir veux-tu avoir quand on n’attend rien de toi ?! des petites choses aussi simples que les dessins animés _ tiens, il faudra que tu visionnes Pinocchio, un de ces jours, tu comprendras_ leur rappelaient sans cesse qu’on n’attendait qu’une seule chose d’eux : l’obéissance.

 

-Alors là, maintenant je ne vois vraiment plus comment la fée a pu changer tout ça. C’est un tel embrouillaminis de nœuds… c’est vraiment de la magie !

 

-Ah… la fée… Elle a dû savoir placer les petits grains de sable là où il le fallait. Et puis tu sais, ce monde allait à sa perte, il le sentait bien, les malheureux étaient de plus en plus nombreux malgré les promesses si bien faites par les dirigeants.

Même ceux qui disaient « on ne veut pas revenir à l’âge de pierre, on a gagné notre confort » ont fini par se rendre compte qu’il ne s’agissait plus simplement de cela, qu’au train où allaient les choses, ils n’auraient tout bonnement bientôt plus rien…

Il est vrai que malgré tout cela, malgré l’échec cuisant du capitalisme, on continuait de faire semblant de croire en des solutions basées sur le maintien de ce système sans issue… des demi-solutions qui n’auraient rien résolu du tout !

Il a bien dû en falloir, oui, des petits grains de sable, pour accélérer l’inversion de la balance. Mais elle penchait déjà fortement sous le poids de la misère ; les petites compensations de confort finissaient par peser de moins en moins face aux scandaleuses accumulations d’argent dont les nantis profitaient sans rien offrir en retour. Les gens ont fini par comprendre que, dans le combat qui se présentait à eux, se jouaient tout simplement leur vie et celle de leurs enfants.

 

-C’est vrai, tu m’as dit que c’était le nombre qui avait tout fait changer.

 

-Exact, où ça a commencé, c’est difficile à dire, mais, par-ci par-là, les parents de ma génération, malgré leurs grands parents élevés rudement et privés de tout confort, contre leurs parents comblés en retour et bercés par l’idée que le bonheur était lié à la consommation, ces jeunes parents, donc, ont commencé à regarder leurs enfants différemment.

Ils ont accepté le fait qu’on avait bridé leur enfance, ont jeté leur rancœur aux orties, et ont décidé, malgré tout, de faire à leurs enfants le plus beau cadeau qui soit.

Ils leur ont fait don de l’écoute : celle qu’on leur avait refusée.

Ils leur ont offert le respect et l’amour : ceux qu’on leur avait distribués au compte-goutte, au gré des punitions et des récompenses.

Ils les ont écoutés, regardés comme des êtres à part entière, les êtres les plus parfaits qui soient, non parce qu’ils étaient beaux, sages ou encore jeunes, mais parce qu’ils étaient les seuls à sentir encore palpiter au fond d’eux la vraie nature de l’homme.

Ce sont ces parents qu’on appelle encore aujourd’hui la génération du don.  Ils ont permis de transformer l’illusion de perfection figée en la recherche permanente du perfectionnement. Ils ont repris la direction de la vie.

 

-Lourd travail…

 

-Oui, travail qui pouvait ressembler à un sacrifice pour cette génération de parents ayant subi l’éducation à l’ancienne, et tentant de donner, sans les avoir vraiment reçus, l’écoute, l’attention et l’accompagnement respectueux vers l’autonomie.

Où trouver la source quand on ne nous y a pas baignés ? me diras-tu.

Eh bien dans l’espoir en l’avenir : c’était un travail fantastique, en fait, de se dire que potentiellement on allait donner naissance à une nouvelle génération d’adultes accomplis, épanouis, heureux et généreux… et qu’on allait tant apprendre d’eux, en retour !

 

-La génération du tournant…

 

-Oui, c’est bien elle. Mais leurs parents, seuls, n’auraient pas réussi. Ils ont d’abord su établir le dialogue autour d’eux, avec les professionnels de l’enfance par exemple, comme les enseignants…

Tiens, je me souviens, mon fils aîné n’avait même pas quatre ans, il ramenait son classeur d’école à la maison et déjà je voyais dans ses yeux, à la lecture de certaines pages, une crainte et même un dégoût mêlé d’incompréhension. On en a discuté, j’ai été moi aussi choquée par la correction apportée à un exercice où il fallait dessiner quatre pattes à des animaux.

En l’écoutant me raconter, j’ai pu comprendre sa vision des choses et connaître son ressenti. D’abord, comme il devait avoir du mal à se lancer (normal, quand on vole l’impulsion aux enfants en décidant pour eux de l’activité à accomplir, sans se soucier de celles vers lesquelles leurs besoins les pousseraient à ce moment là), la maîtresse a fait le premier animal pour lui. Première frustration, l’exercice n’était déjà plus le sien. Ensuite, deuxième animal, il réussit les quatre pattes. Il reçoit alors le conseil de les grouper deux par deux, pour être plus réaliste, et tente de l’appliquer pour le troisième animal, le mouton. Manque de précision, il fait malheureusement la paire arrière un peu trop au milieu… le mouton est bancal, il menace de tomber sur les fesses. Le petit garçon décide alors de lui rajouter une béquille salvatrice à l’arrière. Naissance du mouton à cinq pattes.

Bilan des courses : une feuille comportant la sanction « A -», ce qui signifiait pas totalement acquis, mais surtout, des rayures rouges tout le long de la patte centrale…

Qu’en avait-il retenu ? Que les pattes, c’est très compliqué, pas marrant du tout, et qu’il était incapable de bien les faire (ce qui était faux, bien sûr !). On lui aurait laissé un modèle, une feuille d’exercice en lui disant « si tu veux tu peux leur dessiner quatre pattes », il aurait fini par y arriver, ce jour là ou un autre. Avec une gomme il aurait pu se corriger lui-même. Au lieu de cela il gardait figée l’image de ce mouton à cinq pattes (comme disait son père, « elle y est toujours, cette patte, même barrée ! »), dont une lui rappelait, d’un rouge agressif, son échec, fixé sur le papier pour l’éternité… ou presque…

Mais cet échec, me suis-je demandé, est-ce vraiment le sien ? S’il n’a pas satisfait à l’exercice, c’est soit qu’il y avait mal été préparé, soit que cela tombait à un mauvais moment pour lui, soit qu’il n’en avait pas encore les capacités. Dans tous les cas, cet échec était celui de l’enseignant !

Chaque trait rouge sur une copie grave la preuve des échecs du professeur à enseigner une donnée, et dans mon exemple, cet échec était aggravé par le fait que la maîtresse avait barré la mauvaise patte ! Pour l’enfant, la patte en trop était la béquille ajoutée à l’arrière, non celle du milieu…

A quoi sert de figer une telle performance ? Certes elle prouve à l’enseignant qu’il reste du travail à faire dans le domaine concerné et c’est une occasion pour lui de noter son erreur et de parvenir ainsi à progresser. Mais, pour l’enfant, elle laisse dans son esprit une incompréhension totale, qu’il traînera comme un boulet tout au long de ses apprentissages futurs.

Maria Montessori l’avait pourtant dit bien longtemps auparavant : toute erreur est source de progrès, mais pour cela il faut avoir la capacité et la liberté de la déceler et de la corriger soi-même…

Pointer l’erreur d’un enfant, c’est facile, mais ce n’est pas ce qu’il demande : ce dont il a besoin, c’est d’un moyen de la repérer lui-même, de la réparer pour pouvoir la surmonter, la prochaine fois.

 

-Dis-moi, cette « maîtresse » (c’est l’équivalent des guides d’aujourd’hui, j’imagine), elle avait de bonnes appréciations de la part de ses élèves ?

 

-Oh, je ne peux pas te répondre : les professeurs, vois-tu, n’étaient pas évalués par leurs élèves… il fallait quelqu’un « au-dessus » d’eux, pour cela, un inspecteur. Peu de monde aurait songé à « se pencher » vers les enfants pour en apprendre quelque chose !

 

-Alors forcément, ça devait tourner en rond…

 

-Eh oui… et l’exemple que je viens de te donner est très léger par rapport à bon nombre de pratiques qui avaient encore cours… là, il s’agissait d’une enseignante à l’écoute, d’esprit ouvert. Elle répondit d’ailleurs très favorablement à la lettre que je lui adressai. Il en naquit une des nombreuses et fructueuses collaborations et réflexions qui animèrent les esprits à ce moment là.

Et, tout doucement, au rythme d’un enfant qui grandit, l’éducation respectueuse s’est fait sa place. La tendance s’est inversée : ce sont les parents et les professeurs irrespectueux des enfants qui ont commencé à être montrés du doigt !

Les parents, étant de plus en plus nombreux à connaître le « désemploi », menaçaient de garder leurs enfants à la maison en cas d’éducation liberticide, et ce poids grossissant a fini de faire pencher la balance dans le bon sens.

 

-Ça a été vite, tout de même ! En une génération, le changement a pris place.

 

-Tout ça s’est accéléré dans un effet « boule-de-neige » et c’est vrai que les nouvelles technologies de communication y ont bien aidé. Sur la toile circulaient des documents comme « les treize règles d’or du tuteur aimant », ou encore des histoires directement à l’attention des enfants, comme « le Dernier Cadeau du Père Noël » (j’en ai gardé des copies, si tu veux)… et des milliers d’autres initiatives. Les esprits en ébullition ont fini par réchauffer tous les autres.

 

-Et alors ?

 

-Et alors, le miracle s’est installé petit à petit : on a découvert, en observant les enfants, combien de notions qui peuplaient notre quotidien n’avaient en fait aucun sens profond, aucune racine dans leurs esprits, ni dans les nôtres, par conséquent.

 

-Comme quoi ?

 

-Ca ne te parlera pas trop, mais des mots comme « propriété », « possession », « consommation », « jalousie » nous sont apparus brusquement comme une immense fabrication, tout ce qu’il y a de plus artificiel.

Nous, à qui nos parents avaient tenté, à corps et à cris, d’apprendre à partager, souvent sans succès (vu qu’à long terme, la société et son exemple, à commencer par nos propres parents, nous montraient le contraire), nous avons découvert que cette notion faisait spontanément partie des instincts enfantins et qu’il suffisait d’entretenir son exemple pour l’ancrer durablement.

En  fait, en laissant les enfants manipuler à leur guise, comprendre le fonctionnement des objets, apprendre à les fabriquer, les restaurer, les utiliser et en prendre soin, on s’est aperçu qu’ils n’éprouvaient plus aucun besoin de les posséder ! Encore une fois, Maria Montessori l’avait dit bien avant, mais il fallait le temps à cette vérité de faire son chemin dans les consciences.

 

-Mais, ça veut dire quoi, posséder ?

 

-Ah… posséder, c’est garder pour soi, défendre aux autres… s’ensuivait tout un vocabulaire qui te sera méconnu : tu as entendu parler des clés ?

 

-Comme terme abstrait, oui.

 

-Eh bien là elles étaient très concrètes : chacun de nous en détenait un trousseau, parfois très lourd, et personne ne s’apercevait que ce poids avait pour effet secondaire majeur de nous priver de liberté. Au contraire : elles étaient une des choses les plus rassurantes à l’époque, tant notre angoisse de perdre était grande… c’est seulement en lâchant prise sur ce sujet que l’on a mesuré tout le bonheur qu’il y avait en fait à ne rien risquer de perdre, à ne s’estimer propriétaire de rien.

 

-Tu parles de poids : c’était si lourd ?

 

-Réellement, pas tant que ça, mais symboliquement, ces clés étaient la partie tangible de notre acceptation de la société de consommation comme seule et unique source de joie, de la possession comme accomplissement suprême. Il y avait une phrase tristement célèbre, à ce propos, qui unissait réussite de sa vie et possession d’un certaine montre… tout un symbole !

 

-Bon, on verra plus tard pour que tu m’expliques ce qu’est une montre, je voudrais comprendre d’abord ce que les gens voulaient tellement « posséder »?

Nous ne sommes pourtant que locataires, de notre enveloppe corporelle même… nous ne sommes que de passage.

 

-Il est vrai qu’une montre ne nous serait plus d’aucune utilité aujourd’hui, quand tout se mesure au rythme du soleil et se vit au présent…

Et pour comprendre le reste, il te manque certains éléments : vois-tu, le partage était à l’époque une notion si absente que certaines personnes n’avaient même pas l’usage du lopin de terre et du toit indispensables à la vie.

 

-Quoi !? Mais c’est impensable !

 

-C’est déjà plus facile à comprendre quand on sait que d’autres, en revanche, avaient tout… et ne le partageaient pas : des dizaines de propriétés, des immensités cultivables et plus d’argent que nous n’en dépenserions dans toute une vie… argent avec lequel ils pouvaient s’offrir absolument tous leurs désirs.

 

-Leurs désirs ? payants ? Mais qu’est-ce qui coûtait si cher ?

 

-Une image… le pouvoir… posséder la rareté (et je ne te parle pas ici de la rareté d’un souffle d’air sur la peau ou d’un moment privilégié comme celui de la naissance d’une fleur, ni même de la valeur du travail accompli ou d’une création personnelle, ces richesses étaient quasiment ignorées), posséder ce que les autres voulaient, en fait, pour être exact.

Jouir du plaisir de ne pas avoir à partager.

Et aussi… bien sûr, posséder les autres.

 

-????

 

-… et les femmes en particulier. Elles étaient le plus beau symbole de la réussite… masculine, ça va de soi, la seule qui comptât vraiment. Je sais, difficile à imaginer aujourd’hui tant elles ont acquis de liberté, mais dis-toi que ce fut un long et pénible travail : elles ont refusé, petit à petit, d’abord d’éduquer leurs filles dans le culte du prince charmant et du mariage, et aussi de servir de monnaie, au propre comme au figuré. Elles se sont réapproprié leur corps, elle n’ont plus toléré que quiconque ait des droits sur elles.

Chacun se souvient encore de leur immense manifestation, le 8 mars, « journée de la femme », pour la suppression pure et simple de ce jour d’affront,symbole monumental de leur exclusion sociale.

À partir de ce jour, le pouvoir et la réussite sociale ont eu beaucoup moins d’attrait ! Le corps et son partage n’étant plus un privilège ni une possession, l’argent a eu beaucoup moins d’intérêt. Bien sûr on pouvait s’offrir les services d’un(e) professionnel(le) du sexe… mais cela restait des services. On ne pouvait plus posséder une personne ! Voilà qui tombait à plat… et de haut !

 

-J’ai quand même toujours du mal à saisir l’aspect concret de cette possession humaine.

 

-C’est parce que le mariage a changé du tout au tout ! Aujourd’hui il sert de plus en plus rarement d’ailleurs… il fidélise encore quelques amitiés, mais il est surtout devenu un symbole, utilisé pour matérialiser l‘union parentale et assurer aux enfants un cadre rassurant. Tout cela devrait devenir de moins en moins utile, avec la généralisation de la confiance mutuelle au fil des nouvelles générations.

En ce temps-là, il exigeait la « fidélité », entends par là l’exclusivité et la quasi-obligation de sexualité dans le couple.

 

-Pourquoi ?

 

-Toujours pour les mêmes raisons : la paternité était biologique, un peu finalement dans la même logique que l’esprit de possession  général: de même qu’une terre t’appartenait sur le papier, et non comme fruit du travail que tu y accomplissais, les enfants aussi, une fois conçus, « appartenaient » en quelque sorte à leurs parents ; ce n’était pas eux qui choisissaient, qui élisaient leurs tuteurs selon leurs affinités et le temps que ceux-ci leur consacraient. On pouvait même rechercher « son vrai père » ou vérifier que son enfant était bien « le sien » par une analyse génétique… comme si après cela tout était dit. Finalement, on peut dire que l’on concevait la vie comme immobile, pré-établie, tout mouvement faisait peur… et pourtant, sans mouvement, pas d’évolution possible.

 

-Heureusement que la fée…

 

-Oui… Aujourd’hui la parentalité, et donc la paternité, est pratique et non plus théorique : elle concerne la ou les personnes qui prennent soin de l’enfant. Tout cela, plusieurs pères, etc. c’était impensable à l’époque. Tout rapport sexuel liait potentiellement un homme et une femme pour la vie, et ce même s’ils ne le voulaient ni l’un ni l’autre.

 

-C’est absolument aberrant.

-Oui mais n’oublie pas que c’était une ambiance générale, imagine-toi une seconde être l’enfant d’un de ces couples « obligés », quelle image aurais-tu eue de la famille, du lien parental, de l’amour de tes parents ? Et quelle image en aurais-tu transmise à tes propres enfants ? La rancœur devait forcément teinter tout cela, jusqu’au cœur de chaque fruit de ces « familles de la contrainte ».

Et toutes les autres familles étaient touchées par cette atmosphère. Moi-même j’ai longtemps considéré comme une valeur cette fidélité à laquelle je me contraignais.  Ce n’est qu’après de longues réflexions que j’ai fini par comprendre qu’elle était la toile d’un piège qui fragilisait nos couples (c’en était même le talon d’Achille !) et nos relations d’amitié, y compris l’amitié parentale, ce qui était tout de même le comble !

 

-L’infidélité était-elle punie d’emprisonnement ? (c’est bien le mot employé ?)

 

-Non, c’était bien plus insidieux : l’infidélité était punie de mauvaise réputation, d’exclusion sociale et, le pire, de la contrainte morale de demeurer en couple avec l’objet du péché !!  Combien de couples se sont ainsi formés, qui n’étaient en fait unis que par le désir charnel, s’ennuyaient à mourir et se disloquaient après les trois ans de passion sexuelle, dans le meilleur des cas…

 

-Je crois que je saisis le rôle central de la sexualité dans tout cela : elle était comme un lien invisible, une entrave que l’on refusait de voir et qui n’en devenait que plus envahissante.

 

-C’est exactement cela. La vraie liberté a été d’oser regarder ces fils, qui se sont dénoués d’eux-mêmes lorsque nous avons admis leur existence… mais aussi, en parallèle, de se libérer de la possession, dans le domaine amoureux aussi, où il portait le nom d’attachement.

 

-Mais pour cela j’ai l’impression qu’il fallait revoir les règles…

 

-Et c’est ce qui s’est imposé lorsque la génération du tournant est devenue adolescente, puis adulte. Ca a été comme une vague, une lame de fond.

Ils ont voulu tout comprendre.

Ils se sont emparés des savoirs et des savoir-faire, qui les ont libérés de l’envie de posséder en leur en montrant l’inutilité.

Ils ont éclaté les clivages entre métiers, entre castes sociales et économiques, et se sont attelés au travail de refonder les lois. Ce qui fait que quand l’occasion s’en est présentée, ils ont pris la main.

 

-Comment ?

 

- Eh bien tu l’as dit : la fée !

Ou  plutôt, comme on peut s’en douter, c’est par une idée, sortie du cerveau d’un de ces enfants, tous géniaux à leur manière, que le changement de mentalité a pu prendre place dans les esprits.

Cette découverte majeure consista à comprendre que l’homme n’en était plus au stade de sélectionner ses enfants par la génétique. L’adoption, l’esprit mutualiste, l’entraide humaine auraient déjà dû nous le faire comprendre depuis longtemps : notre force à nous, notre transmission intergénérationnelle, c’est l’éducation, ce sont les longues années où les adultes encadrent et protègent leurs petits. Peu importe les gènes d’un enfant, ce qui va le forger c’est l’éducation que tu vas lui offrir, c’est en cela qu’il prendra ta suite. Peu importent nos gènes, donc, ou plutôt plus ils seront variés et mieux cela sera ! La force de la société humaine c’est son potentiel à s’adapter à toutes les situations, justement parce qu’elle écoute et protège chacun de ses membres, chacun étant riche d’un apport complémentaire, car c’est sa différence à lui qui fait notre richesse à tous.

Le seul rôle de la société est de permettre à chacun d’eux d’exprimer et d’utiliser pleinement le potentiel qui siège au fond de lui. Le jour où l’on a compris ça, on a été certains du bien-fondé des changements que l’on planifiait.

Mais il fallait faire vite pour stopper à temps l’élan qui amenait déjà certains esprits à désirer sélectionner les caractéristiques de leurs enfants… c’eut été une autre manière de briser l’évolution humaine que de décider des composantes génétiques de ses embryons… je suis même persuadée que c’eut été son ultime pas à l’encontre de la Nature, de la vie… et qu’il lui aurait-il été fatal.

On a beau avoir le « meilleur » des potentiels, s’il est bridé par l’éducation, il se flétrira avant d’éclore…

Et qui peut juger du meilleur potentiel ? Qui sait ce qui nous attend ? C’est notre variété et l’infinité de ces potentiels qui sont le meilleur gage de notre pérennité. Si les enfants et leurs caractères génétiques avaient eux aussi suivi la mode, quel coup fatal à notre potentiel d’adaptation !

Bref. Ainsi, la crise économique tant redoutée, devenue Coalition pour le Respect et l’Indépendance au Service des Enfants, avait finalement joué en notre faveur. Les gens dans la rue, les discussions fraternelles favorisées par le chômage général, les échanges constructifs d’idées, la force humaine en somme, ont obligé le pouvoir à céder.

Devant l’urgence sociale et écologique, l’Etat a dû établir les fameuses bases de notre Constitution actuelle… tu les connais certainement par cœur…

 

-« Chacun a droit d’entretien respectueux et de récolte raisonnée sur la part de terre autorisée par le rapport local population/surface. » et « Personne ne peut produire, utiliser ni accumuler davantage que son empreinte écologique maximale ne le lui permet. »

Dire qu’il fut un temps où cela n’était pas établi… j’ai du mal à le croire.

 

-Moi aussi, aujourd’hui. A l’époque c’était loin d’être évident, et pourtant c’était seulement en partageant eux-mêmes que les adultes pouvaient espérer voir s’épanouir cette notion dans le cœur de leurs enfants. Sans cela, toute tentative était vouée à l’échec.

Oh, bien sûr, tout n’a pas été facile… Les industriels, les gros actionnaires, tu penses bien, ont eu du mal à accepter cette nouvelle donne : perdre ainsi leurs privilèges !… mais leurs efforts ont été vains : avec la manière dont ils traitaient leurs employés restants, ils n’ont pas été écoutés bien longtemps… le pouvoir du nombre, l’appel de la liberté ont pris tout simplement la place sur le pouvoir de l’argent. Quand la multitude des petits travailleurs s’unit pour refuser de servir un puissant… il ne reste plus à ce dernier qu’à prendre un outil et aller cultiver ses pommes de terre lui-même !

 

 

-Alors voilà ce qui manquait à cette société et qui la condamnait à l’aveuglement ? En abolissant la propriété et la possession… on a rendu tout vol impossible ! Et toute prison inutile…

 

-Le vol… Je me souviens d’un film qui disait que tout délit, tout crime est un vol : vol de liberté, de sécurité, d’intimité, de vie… et de possessions aussi, quand elles existent.

Or il était devenu plus facile de travailler que de tenter de voler aux autres, qui n’accumulaient plus rien et dont la société locale, la communauté, protégeaient mieux les acquis que toute police ne l’aurait pu… c’était donc le chômage pour les voleurs de biens, oui !

Et pour les autres… les voleurs de vie, de respect, d’intimité, il restait l’asile ou la liberté surveillée. Il en reste encore aujourd'hui mais leur nombre va toujours décroissant, il ne restera bientôt que les personnes réellement malades, toutes celles qui étaient « malades de leur enfance » s’éteignent une à une.

Mais revenons au changement. En ce temps, donc, en changeant les possessions en droit d’usage, en rendant leur liberté aux personnes « objetisées » et en réglementant le partage, on a coupé court à beaucoup de comportements déviants. Il en restait cependant de graves…

 

-Les maltraitances aux enfants ?

 

-Oui, et c’est là qu’intervient la clé de voûte de notre société actuelle, l’article premier et indispensable de notre constitution…

 

-« Tout enfant a le droit à une éducation aimante, respectueuse et éclairée. Dispenser cette éducation constitue un métier à part entière. »

 

-Voilà. Ce jour-là on a reconnu l’éducation comme un travail tel que tu les connais dans la bourse d’échange de travaux et services. On a éduqué les parents, on a crée les fameuses commissions interdisciplinaires _médecins, enfants, éducateurs_ de suivi parental.

Bref, on a enfin rétabli la justice envers cette « minorité » majeure qui nous concernait tous, au passé, au présent comme au futur : les enfants. Et on a aussi permis, en particulier, aux mères de vivre de ce travail, ce qui leur permettait de ne plus être dépendantes des hommes… boucle bouclée pour leur accès à la liberté !

 

-Tu dis « ce jour-là »… je sens que tu me caches des choses… bien sûr il a fallu du temps mais il y a dû y avoir un jour où tout a basculé…

 

-Ah… l’Homme est bien toujours le même ! Ce besoin de croire au supérieur… Hier c’étaient les Dieux, aujourd’hui c’est la fée…

Et si je te disais que c’est l’Homme, l’Homme lui-même, qui a su rebondir, renaître de ses erreurs… il est allé au bout d’un système sans issue, il a dû en voir le fond pour y poser le pied et pousser un grand coup afin de remonter assez haut pour retrouver l’air qu’il n’aurait jamais dû cesser de respirer.

Il a enfin accepté la mort, et cela l’a autorisé à profiter de la vie.

Il a enfin accueilli la sexualité dans sa vie, et elle a cessé d’empoisonner chacun de ses gestes.

Il a reconnu ses erreurs, a enfin cessé de rechercher la perfection à l’état pur, et ça l’a ouvert à la progression.

Il a changé l’avoir en savoir,

La consommation en création,

Le bonheur virtuel en réalité,

L’autorité en respect mutuel,

L’attachement en liens d’aide à l’autonomie,

La perfection aseptisée et son uniformité, son éternité, son absence de défaut, sa recherche de l’extrême propreté… l’absence de vie…

en perfectionnement et progression naturels, comprenant mixité, acceptation de la mort, droit à l’erreur, respect de l’équilibre naturel (la seule entité qui s’entretienne d’elle-même en permanence) : en la vie quoi !

Il a renié la possession (d’objets, de terres, de femmes, d’enfants) au profit du droit au partage, à l’usage, à l’entretien, à la récolte, à l’éducation, à l’amour.

Il a rayé de son dictionnaire les mots « investissement », « héritage », « propriété », « retraite » mots figés dans un espace-temps totalement virtuel, un pari permanent sur le futur, une négation de la vie…

 pour les remplacer par « agir », « créer », « cultiver », « transmettre »… verbes d’action pour une vie au présent.

La fée Pourquoi-Pas, vois-tu, elle dormait en chacun de nous; les circonstances l’ont éveillée mais chaque progrès a été un combat, du référendum pour la reconnaissance du métier parental à l’abolition des diplômes en faveur des suivis et contrôles pratiques, en passant bien sûr par la Charte du Partage de la Terre.

Le détonateur en a été la crise, le conducteur les nouvelles facilités de communication, et la fée Pourquoi-Pas était dans tout cela à la fois.

Elle renaît avec chaque enfant, et, on le sait maintenant, même si elle a l’air de l’avoir quitté, elle y est seulement endormie et se réveillera, pour peu qu’on s’en donne la peine.

C’est en l’écoutant qu’on continuera à résoudre les problèmes qui se présenteront à nous : la finalisation des liens entre communautés, régions et pôles spécialisés (médicaux ou autres), la réadaptation permanente des équivalences de valeur entre travaux et services, la gestion des déchets nucléaires dont nous avons hérité, l’extinction des espèces, la remise au vert des déserts, la prochaine ère glaciaire, et, qui sait, la mort du Soleil ?

L’histoire même de l’humanité nous confirme que l’on peut croire en elle, qu’elle sera toujours un espoir, pour chacun d’entre nous.

L’immortalité est possible, mais pas en tant qu’individu bien sûr. En tant que société.

 

-Je suis heureux d’avoir parlé de tout ça avec toi, Mamé.

 

-Moi aussi, Robin. Il est l’heure de rentrer maintenant. Tu embrasseras tes pères et mères pour moi, ainsi que tous tes frères et sœurs de la troisième génération. J’essaierai de venir pour ta fête des deux chiffres… c’est bien ça : tu vas avoir dix ans n’est-ce pas ?

 

-Oui. J’espère te voir, alors, au solstice d’été, pour la grande fête. Prends soin de toi, fée Pourquoi-Pas…

 

-Toi aussi, Robin, continue de prendre soin de toi et des autres, je suis fière de vous tous et heureuse d’avoir vécu assez longtemps pour voir ça !

J’ai même eu la chance de connaître ma fête des trois chiffres l’année dernière… Chaque jour est un cadeau pour moi.

Dis bien aux autres que vous avez toute ma confiance.

Comme toujours. 

 

 

 

 

 

Témoignage recueilli et enregistré sur place.

Le témoin a jugé préférable de le retranscrire dans son intégralité, afin d’en garder la sève et la richesse pour les générations futures.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Annexe 1 :     Les 13 règles d’or du tuteur aimant

 

1 Connais-toi toi même, admets tes faiblesses et sers-toi de tes erreurs et de ta personnalité comme d’un outil.

 

2 Souviens-toi de ton ressenti d’enfant ou, à défaut, place-toi le plus souvent possible dans la peau de l’enfant qui te fait face ; tu comprendras ainsi son sentiment d’injustice, d’incompréhension ou sa blessure, souvent légitimes, et tu gagneras en tolérance.

 

3 Ne pense pas être supérieur en quoi que ce soit : un enfant peut t’en apprendre bien plus que tu ne lui en apprendras, mais pour cela il faut lui ouvrir ton cœur, l’observer, l’écouter et le comprendre le plus sincèrement possible pour t’adapter à lui, et non le contraire.

 

4 Donne autant de valeur (et même davantage) à l’enfant qu’à n’importe quel adulte : ne lui refuse pas le droit à l’erreur (casser un joli verre par exemple, comme tu l'accepterais de tout invité), le besoin de respect, l’attention qu’il demande.

 

5 L’enfant, grâce à ses tuteurs, est en liberté  protégée :  il a une certaine liberté dans ses choix, qui seront respectés, et les coudées franches entre des limites clairement établies le plus tôt possible, pour sa sécurité, sa santé, son respect et ceux des autres.

 

6 Limite les interdits et tes interventions à leur strict minimum, en quantité et en intensité : un enfant qui apprend à se lâcher pour marcher, par exemple, ne doit pas être maintenu : le tuteur est là, à côté, prêt à le rattraper pour éviter les blessures graves, mais il ne fait pas intrusion dans son espace de liberté. Cela demande plus de temps (on avance moins vite quand c’est l’enfant qui marche) et plus d’attention (être là pour le protéger, en cas de besoin, donc rester en état de vigilance) mais c’est la seule manière de respecter ce principe de base, essentiel :

Le  tuteur  n’est pas là pour empêcher, ni même  limiter ou corriger les erreurs (c’est là le rôle de l’enfant),  il  est    pour  en  limiter  les  conséquences   néfastes  et  empêcher qu’elles  ne  soient  graves.

Il ne tient pas l’enfant par la manche, il se tient à sa disposition.

Cela implique aussi, bien sûr, une maison organisée pour faciliter la vie à l’enfant, pour qu’il ait le moins possible à demander d’aide (aide qu’on lui accorde, bien sûr, dès que demandée, mais toujours de la manière la plus légère possible, en expliquant ce que l’on fait pour faire en sorte que cette aide ne soit bientôt plus nécessaire).

 

7 Pose tes limites, mais justifie toutes tes décisions : les interdits ont des raisons bien fondées, ils n’ont rien d’arbitraire, il faut donc les exposer sans pudeur excessive ni mensonge. Ce temps d’explications, souvent répétées, est un investissement mille fois rentabilisé par la suite.

 

8 Traiter l’enfant en personne, c’est respecter ses choix, ses activités et ses envies dès que possible, mais c’est aussi lui apprendre à respecter les tiens !

Donner trop de droits à l'enfant en sacrifiant les siens pour lui, ou lui refuser le respect qu'il mérite en lui parlant comme on n'oserait parler à aucun adulte, sont deux façons de commettre la même erreur.                   

 

9 Pas de zèle, corvées ou sacrifices non indispensables au bon fonctionnement de la maison, en matière de ménage en particulier : en faire le moins possible et faire participer l’enfant le plus possible, toujours en autonomie bien sûr, c’est du temps gagné en commun (faire le ménage ensemble mais aussi plus de temps pour jouer ensemble) et donc de la richesse pour tous !

 

10 Avoue tes erreurs, tu n’en perdras pas en crédibilité, bien au contraire !

Chaque  erreur  assumée  est  un  exemple  de  réussite.

 

11 Ne refuse jamais un câlin, une marque d’affection, une consolation, ne fais pas de ton amour une monnaie, répète lui aussi souvent que nécessaire que tu aimeras toujours ton enfant pour ce qu’il est, quoi qu’il fasse.

Nier une douleur ou un chagrin (« oh, la belle cascade ! ah, ah, ah ! »), ce n’est pas la rendre plus légère pour l’enfant, bien au contraire, c’est l’enfouir, enfouir avec elle la légitimité de ce besoin d’affection et nier la véracité des sensations de l’enfant et la confiance qu’il peut leur accorder.

Et "punir" un enfant par une privation d'affection ou de respect, c'est le blesser de manière inutile et néfaste : une fois les conséquences de ses actes assumées, il ne doit sentir aucune rancoeur ni rancune, et surtout pas de la part de ses "tuteurs aimants" !

 

12 En  bref,  donne à l’enfant   ta confiance   et la sienne dans ses choix, ses décisions, ses ressentis, ses capacités à agir et à accomplir une tâche, apprends lui que l’erreur  est  surmontée  par  son  acceptation  et  sa  prise  en compte,  elle  n’est  pas  source  de  frustration  ni  de  souffrance,   mais  au  contraire   à l’origine   de  chaque  progrès.

Un bon exemple est notre façon de faire face aux "bêtises" d'un enfant, à ses erreurs, quoi : le meilleur moyen pour qu'il les intègre et ne les refasse pas, c'est de lui faire assumer ou au moins de l'impliquer dans leur réparation. Après avoir épongé la flaque, nettoyé et essoré l'éponge, puis lavé ses mains, il sera motivé pour faire plus attention au prochain transport de récipient plein... et il se sentira "lavé" de sa maladresse, digne et heureux de reprendre sa place dans les activités, alors qu'une punition (généralement isolement, avec ou sans récriminations...autrement dit "se faire facher", comme disent mes gosses) l'aurait aigri, rendu moins sûr de lui et donc plus maladroit pour les prochains essais, et lui aurait collé un sentiment de culpabilité inguérissable, petite pierre certes, mais qui fragilise l'édifice de sa personnalité... Essayons de rassembler au contraire un maximum de petites pierres positives, et pour cela, un point important est de lui permettre de surmonter ses erreurs en les réparant, pour passer sereinement à la suite...

Et puis, autre point importantun enfant puni n'aura pas moins tendance à refaire sa "bêtise", il apprendra juste à la faire en cachette... vous vous rappelez^^

13 Et enfin, n’écoute pas les « il faut », les « il doit », la vie n’est ni une discipline ni un ensemble de contraintes, c’est au contraire un espace de liberté, d’échange, d’adaptation,   d’inventivité    et  de  respect  des  différences   !